12.767,36 Kms ...


Afficher Une année sympathique sur une carte plus grande

jeudi 16 avril 2009

Ouagadougou, joli nom pour un clip de fin


Tiébélé - 10 avril

Entre Nazinga et Ouaga, détour par le village de Tiébélé, ancienne capitale des Gourounsi. Un village animiste à 12 Kms du Ghana où l'on vient voir la concession royale. Très joli de l'extérieur (cases rondes en terre crue peintes de blanc, de noir et de rouge), infernal à l'intérieur d'une case (pas d'ouverture, une porte qui fait 60 cms de haut, une chaleur à crever). Et à nouveau cette certitude : j'ai vraiment bien fait de ne pas entrer en fac d'ethnologie après le Bac. OK, c'est divertissant d'entendre le guide vous raconter qu'ici sont enterrés tous les placentas des enfants nés dans la concession royale, que là se réunissent les notables autour du chef, que le serpent dessiné sur cette case représente la prospérité, etc ... Je me sens aussi étranger de déambuler ici que si je me promenais dans la cage des oiseaux de l'Antarctique au Zoo de Vincennes.

Ouaga – 11 avril

Journée libre. On passe voir Abdoulaye Gandéma dans son atelier à deux pas. On lui achète quelques statuettes puis on va déjeuner un Yassa poisson dans un Sénégalais un peu plus loin. Le premier orage de la saison des pluies approche. Déjà, il provoque une vaste coupure d'électricité qui met fin brutalement à ma séance au cyber. En sortant de là, ça sent la poudre ... je cours jusqu'à l'auberge, juste avant qu'il n'éclate. J'aurais vu la « pluie des mangues » au Sénégal, la première pluie sur Bamako et voilà le premier orage sur Ouaga. On ne peut pas dire que les réseaux d'évacuation des eaux pluviales soient au top, mais ça nettoie les voitures, ça fait du bien aux fleurs de bougainvillées, puis ça fait rire les oiseaux, ça fait chanter les abeilles, ça rajoute des couleurs aux couleurs de l'arc-en-ciel. Ni Baud ni Xavi en profitent pour parvenir à battre mon record de 8930 points au casse-brique sur le BlackBerry, alors on se lance dans un tarot à 3 jusqu'à ce que cesse la pluie. A ce moment, je retourne chez Abdoulaye Gandéma qui me confie sa femme Mariam pour m'accompagner au marché sur son scooter. Impressionnante d'efficacité : elle négocie les pagnes, me conduit à la marchande d'arachides grillées en gros et me trouve les fleurs de bissap séchées les plus belles du marché en me confiant ses secrets pour en tirer le meilleur jus (ajouter un peu de jus d'ananas frais et de gingembre). Au moment où les nuages se dissipent, quelques minutes avant le coucher du soleil, il règne une luminosité jaune-orangée vraiment étrange, que je capte en fixant une flaque du marché dans mon appareil en tentant un réglage à 1600 ISO avec filtre lumineux.

On part avec Abdoulaye amener Baud à l'aéroport puis je dîne avec Xavi et notre loueur-chauffeur-hôte-agence de voyage-bronzier-... Il est incroyable cet Abdoulaye. Il y a 2 ans lors de ma première visite de ce pays avec Bibi, nous n'avions strictement rien prévu. On avait débarqué à l'aéroport de Ouaga sans même avoir ouvert Le petit futé acheté avant le départ. Moi, j'avais noté sur un bout de papier le n° d'un bronzier que m'avait donné Fred la veille et qu'il avait connu 8 ans auparavant. En sortant de l'aéroport, à tout hasard, j'avais appelé. Abdoulaye était venu nous chercher et nous avait conduit à notre auberge. Le lendemain, il était venu dîner avec nous et nous avait dessiné sans y paraître notre programme pour nos 10 jours de congés. Et nous avait filé un téléphone pour être autonomes. Le jour du départ, il nous avait trouvé les morceaux de musique entendus au Banguia, le « bal-poussière » de Gorom-Gorom, et qui avaient rythmé nos vacances avant de nous raccompagner à l'aéroport. Cette fois, pareil. Fred débarque à 3h25 à l'aéroport ? 3615 Abdoulaye. Voiture avec chauffeur pour deux jours à Nazinga ? 3615 Abdoulaye. Une accompagnatrice de marché ? 3615 Abdoulaye. Besoin de laisser des affaires et mes Francs CFA qu'il me reste pour donner à mon père qui débarque lundi à Ouaga ? 3615 Abdoulaye. Laisser des cartes postales non timbrées à envoyer ? 3615 Abdoulaye ...Il nous trouve le meilleur resto à brochettes de Ouaga et on passe un très bon moment. Faut dire qu'en plus d'être terriblement débrouillard, Abdoulaye a la classe. Déjà, il est grand, svelte et bien habillé. Et depuis quelques années, une barbichette poivre-et-sel lui confère un soupçon de sagesse africaine à l'instar de son confrère sculpteur Sénégalais Ousmane Sow. Mais il y a autre chose dans l'attitude de cet homme qui force mon respect. Un je-ne-sais-quoi dans l'amplitude des gestes, dans la justesse du verbe, dans le sens de la situation.


Ouaga – 12 avril 2009 – 02h25 du matin

Bar de l'aéroport. Dernier Youki Tonic avec mes derniers Francs CFA. Xavier, après avoir plaisanté avec les dames du comptoir d'enregistrement puis les flics de la douane, s'écroule devant une émission de TV5 sur les Indiens du Nicaragua qui font une douzaine de plongées par jour à 20 mètres de fond sans manomètre. Le vieux barman fait de même derrière son comptoir. Je suis donc à nouveau seul, comme lorsque j'ai posé le pied sur ce continent il y a 5 mois. Mais une solitude différente, comme celle du tableau Nighthtawks d'Edward Hopper, le whisky, le cigare et le vieux morceau de jazz en moins. Je me sens bien plus seul avec une TV qui s'adresse à personne et un ventilo qui tourne pour des voyageurs pressés que sur une dune de l'Adrar. Je visionne mes dernières photos : je suis content d'avoir fini mon séjour par une photo surréaliste d'une flaque du marché, juste après l'orage et juste avant le coucher de soleil. Je feuillette mon passeport sur lequel le policier vient d'apposer le dernier tampon de la promenade en me faisant remarquer que mon visa Burkinabé expirait le 11 avril (pas grave : cela fait la 3ème fois du voyage que je me retrouve en situation irrégulière). A'y'est, c'est donc fini. Ouagadougou : un joli nom pour un clip de fin. L'orage de ce soir m'a bien signifié qu'une saison s'achevait. Ouaga sous l'orage de mon voyage, allégorie de mon corps : les rues se sont vidées comme mon visage de sa barbe, la poussière ambiante a été fixée au sol comme mes souvenirs dans mon esprit photographe, le trop-plein de tension latente s'est déchainé dans un ciel zébré d'éclairs comme mon système nerveux qui a connu ses derniers frissons. Ouaga, capitale de l'Etat voltaïque. Dernier regard par-dessus l'épaule en haut de la passerelle, mais le tarmac Burkinabé ressemble à tous les autres. Alors pas de demi-tour, pas de volte-face romantique, pas de coup d'éclat aventureux. De toute façon, je suis déjà rentré dans le rang. Ce retour, il est déjà largement intégré, anticipé, rationalisé. J'essaie de trouver un peu d'émotion en moi. Un truc intelligent à me dire, j'sais pas moi ... « Une petite promenade pour Guillaume, un grand pas pour l'humanité » ? Rien. De son passage devant le peloton d'exécution en Amérique du sud, Régis Debray ne se souvient que d'une chose : il avait à ce moment une terrible envie de pisser. Ben moi, au moment de clore une parenthèse de 5 mois, je n'ai qu'une envie : dormir.

Nazinga - Danse avec les éléphants




9 et 10 avril - Nazinga

A 3 heures de Ouaga, une réserve bien pourvue. Oh, ce n'est pas le Kruger, le Serengetti, Chobe ni Hwange. Mais quitter l'Afrique sous le regard de Babar, c'est chouette. Les antilopes sont variées et nombreuses, les kobas, ou « antilope-cheval », costaud. Je n'avais jamais vu de mangoustes comme ça, très différentes de celles que je cuisinais au Maroc ou en Mauritanie. Ces grands calaos d'Abyssinie, énormes oiseaux, on dirait Grosquick. Des troupeaux de pintades sauvages, comme dans les Landes. Et des caïmans carrément flippants, quand on ne voit que le reflet jaune de leurs yeux se déplacer sous la lumière de notre torche la nuit.

Les sorties se font le soir, au moment où les bêtes vont se ravitailler en saison sèche près des points d'eau avant la tombée de la nuit, et au lever du jour avant qu'il ne fasse trop chaud. Avec notre chauffeur Sylvain qui a peur des éléphants (ce qui vaut à Fred de tomber du véhicule quand il accélère brusquement au premier barrissement) et un guide de la réserve qui ne voit jamais rien. C'est sympa de refaire un safari en 4x4 avec Xavi et Fred, ça fait resurgir des souvenirs de la traversée du Kalahari avec un GPS en rade de piles, de la rencontre avec un Babar quand nous errions à la recherche de la sortie de la vallée de la mort après nous être ensablés sous le regard de 2 hippos, de cette terrasse du camping de Hwange où nous étions seuls au monde.

Mais le meilleur et plus flippant moment, c'est à l'observatoire du campement. On y est allés après dîner avec Baud et Xavi écouter les bruits de l'Afrique sauvage nocturne. Une fois tout le monde endormi, j'y suis retourné seul. Eh oui, encore besoin d'être seul ... Et là, j'ai flippé comme rarement, malgré la pleine lune. D'abord, atteindre l'observatoire. Incroyablement plus loin seul qu'accompagné. Je n'ai toujours pas compris comment font les fourmis sur le parking pour faire un tel boucan. Une antilope-cheval alertée par mes pas décampe dans un raffut qui fait davantage penser à celui d'une antilope-pachyderme. Les regards jaunes des caïmans surfent à la surface du lac. Régulièrement, un grand bruit d'eau, qui ne laisse que des vagues concentriques sous l'arbre mort mais toujours figé au centre du lac. Un lézard croisé sur le retour me fait l'effet d'un varan. Et la vulgaire sterne fait un boucan tel que c'est flippant d'entendre quelque chose de si bruyant au milieu des cases endormies. Avant de rentrer, un barrissement d'éléphant au loin. Puis une fois couché, un énorme cri, tel un rire d'AVNI (animal vivant non identifié) me fait sauter du lit et me précipiter dehors l'enregistreur à la main.

Micro-crédit à Réo





Lundi 6 au mercredi 8 avril - Réo


Très belle surprise que la réussite de ce projet de micro-crédit initié il y a 2 ans lors de notre voyage de mai 2007 avec Bibi. J’avoue que j’avais de sérieux doutes. Une hasardeuse expérimentation in vivo de la théorie mise en pratique en Indonésie par le Nobel Mohammed Yunus, une insuffisante étude préalable du terrain, l’incertitude que notre offre corresponde à un besoin, l’impossibilité de mesurer les incidences macro … bref, j’avais laissé Bibi et Xavi piloter ce projet (mon rôle se limitant à la relecture du support de formation, à la rédaction de convention de partenariat et des statuts de notre association) et je comptais sur ce retour à Réo pour trouver une réponse à ces questions, bien intellectuelles tout compte fait. Dans les faits, j’ai trouvé une équipe de la CDN (la structure associative sur place qui aide depuis 30 ans les groupements féminins de la province : alphabétisation, formations, activités génératrices de revenus, ...) qui s’est parfaitement approprié le projet, des grandes feuilles sur lesquelles ils ont recopié chaque page de notre PowerPoint support de formation, 6 micro-crédits accordés en novembre 2008 pour 5 mois et entièrement remboursés à ce jour, et des groupements de femmes qui nous exposent leurs nouveaux besoins. Souvent, des achats de mil, niéré, maïs, karité pour leur transformation en beurre, tô, farine, … et leur revente sur le marché avec des bénéfices aux environs de 40%. Pour ceux que ça intéresse d’en savoir davantage, voire de participer, faites-le moi savoir.

Les visites chez 2 groupements de femme intéressés par l’accès à nos micro-crédits ont été épiques. La première surtout. Les 31 femmes du groupement d’Ekoulpoum nous attendaient dans une classe de l’école primaire du village réquisitionnée pour notre venue. A notre arrivée, toutes se sont levées et ont entonné un chant de bienvenue, avec les youyous, les balancements de hanches et les frappements dans les mains qui vont bien (les 5 Nassaras en bermuda Quechua alignés sur le banc installé sur l’estrade ont évité de croiser leurs regards à ce moment-là …). Un tiers d’entre elles avait 1 ou 2 gamins en bas âge sur les genoux, au sein ou au fond de la classe sur une natte. Leur Présidente et leur animatrice nous ont exposé leurs besoins, des achats d’arachides, de mil, de gombo ou de niéré. A la fin de la réunion, avant la danse de remerciements, l’une d’elles a exprimé une doléance particulière : elle s’est approché de Baud, baissant la tête, les bras en l’air, et lui a demandé de l’épouser et de l’amener avec lui en France … suscitant les rires communicatifs de toute l’assemblée. On apprendra à cette occasion qu’une Espagnole est venue en stage à la CDN pour bosser en partie sur la mise en place de notre projet de micro-crédit et qu’à l’occasion d’une réunion de formation avec ce groupement de femmes, elle a vu une salle de classe en ruines et a décidé de financer sa reconstruction avec la succession de son père, récemment décédé. La seconde visite, dans le Groupement de femmes du secteur 3 de Réo, nous donnera l’occasion de visiter une concession familiale et de goûter au dolo, la bière de mil germé. A la fin de notre séjour, une réception est donnée à la CDN : concert de percussions, danses de gamins (Baud : « Quand tu vois comment c’était minable, ce qu’on était capables de faire à leur âge à la kermesse de fin d’année à l’école primaire ») et une pièce de théâtre illustrant les contradictions entre le droit coutumier et le droit positif à l’occasion d’une succession. Les gamins se trémoussent au son des peaux martelées, le public interpelle les acteurs … on ne sait plus trop qui est figurant et qui est spectateur, une joyeuse cacophonie règne. C’est le bordel improvisé mais tout le monde se marre bien et au final, beaucoup de spontanéité dans les échanges. Je rédige un avenant à notre Convention de partenariat pour actualiser et prolonger cette fructueuse coopération, on donne notre feu vert pour une douzaine de nouveaux micro-crédits et on réalimente le compte sur lequel on finance à la CDN les frais de structure qu’on leur fait supporter. Au final, ma visite en Afrique n'aura donc pas été totalement égoïste.

A part le suivi de notre micro-crédit, Réo, c'est aussi : les petits-déj' à la cafèt' tenue par un certain Guillaume qui se souvient de ma venue en mai 2007, le "coup de la chaussette" pour rafraîchir les bouteilles d'eau Lafi, un foot en tong où les Blancs se font laminer, les mangues succulentes au réveil et les parties de tarot chez notre cuisinière de la place.

Burkina - Back to sociability





Samedi 4 avril - Départ pour Ouagadougou

Journée de transition. A double titre.
D'abord le transit. De Kani-Kombolé à Koro avec le convoyeur de la BraMali qui transporte les caisses de Castel. A Koro, dernière grosse bourgade avant la frontière, c'est jour de marché. 5 heures d'attente : Nescafé, coiffeur, bissap, marché aux bestiaux autour de la mosquée, découverte du zoum-koum burkinabé, Amadou Hampâté Ba. De Koro à Ouahigouya en minibus. Piste de latérite, douane pointilleuse, batterie HS, débarbouillage collectif à la pompe d'eau. La nuit vient de tomber sur la gare routière de Ouahigouya, je commence à être lessivé du transport : je "coupe le ticket" pour Ouagadougou à la SOGEBAF, laisse mon sac à dos à la gare routière et m'éloigne pour dîner. Une demi-heure plus tard, on vient me chercher : le bus n'attend que moi pour décoller. Je savais bien qu'on ne laisserait pas un Blanc sur le carreau et qu'ils arriveraient facilement à me retrouver. Et même s'il ne me reste qu'un strapontin, ils se débrouillent pour me trouver un coussin.
Exit le Mali, bonjour le Burkina. Grand coup de chapeau au Mali : sa capitale excitante, ses villes historiques touojours envoûtantes, son fleuve époustouflant. Et ses habitants charmants. Au moment où j'écris ces lignes sur une énième page volante arachée à la fin de mon roman, assis sur un banc de Ouahigouya en attendant que se remplisse "doni doni" (petit à petit, en bambarra) le bus, un vieillard partage son pain avec les deux fils d'un trentenaire, une jeune femme me propose de piocher dans le sachet de viande qu'elle vient d'acheter pour ses enfants, et les 3 employés de la boutique où je pars me ravitailler en sachets d'eau purifiée à 50 FCFA me présentent leur plat collectif de riz en l'accompagnant d'un "Bismillâh" partageur.
Je reste épaté par les fortes différences (visibles à l'oeil nu : le teint de peau, les scarifications, les vêtements) et profondes méfiances entre ethnies (Aly voulait "marier une Peule" : son père s'y est opposé), comme de la faculté à les relativiser par le "cousinage à plaisanterie" et les nécessaires relations commerciales. Nettement plus authentique que ce que j'ai vu du Sénégal, et quand même mieux doté, donc plus pratique et moins fatigant, que la Guinée. C'est au Mali que j'ai trouvé l'image que je me faisais de l'Afrique Noire.
Transition. C'est le dernier jour de bonheur solitaire. Ce soir à Ouaga, je retrouve Xavi, Fred, Virginie (mes habituels compagnons d'Afrique) ainsi que Baud pour sa première sur ce continent. Bibi est aussi du voyage. Aux antipodes, certes, mais son statut actuel de voyageur et les échos que se renvoient nos blogs créent une complicité d'état. Ils m'avaient accompagné jusqu'à mon entrée en Afrique, ils viennent clôre à mes côtés cette parenthèse de rêve. Respect. A eux de me refamiliariser avec la vie à l'occidentale, de me resociabiliser. C'est pas gagné, à en juger par ma cohabitation de 2 semaines avec Yolanda. Quand, le 1er jour, celui de mon départ de Bamako, elle m'avait demandé timidement la possibilité de m'accompagner, j'avais pensé : 1- Elle connaît bien la région pour y amener régulièrement des touristes 2- Au moment de remplir les taxis brousses, ça fera toujours un siège de moins à occuper 3- ça me coûtera moins cher de partager un guide pour le Pays Dogon que de le faire seul ... Des raisons un tantinet matérialistes pour accepter de convoyer avec une jeune femme d'1m80 dont les expériences professionnelles de photographe, agence de voyage, barmaid et masseuse auraient pu justifier 10 fois que j'accepte avec d'autres mots que "OK, si tu veux". Le 2ème jour, elle m'avait dit gentiement : "Ecoute, c'est ton voyage alors si tu veux le continuer seul, dis-le moi y'a pas de problème". Le 3ème, elle m'avait fait poliement comprendre qu'en gros, j'étais plus sympa à Bamako. A partir du 4ème (le jour où je me suis levé à 5h pour visiter Djenné la nuit), elle a définitivement compris que j'étais plus intéressé par partager un "bote" ("pot commun" en espagnol) que par sa beauté. Le 5ème, j'ai opté sans concertation préalable pour le dortoir à l'hotel "Y'a pas de problème". Le 6ème, prenant acte de mon individualisme exacerbé, mais afin d'être d'une part moins taquinée par de jeunes Maliens et d'autre part de ne pas choquer en Pays Dogon, elle me demandait l'autorisation de nous dire mari et femme. "De acuerdo mi cielo ?". Ben ... "OK, si tu veux". Un mariage de raison, bien difficilement consummable sur les terrasses des auberges du Pays Dogon. Me v'là, marié avec Yolanda, j'me vois avec Yolande Moreau. Le 7ème, un gars me félicite : "pour la beauté de ta femme". Je lui réponds : j'y suis pour rien, t'as qu'à t'adresser à ses parents ". Le 8ème, 2 jeunes que nous avions rencontré la veille me demandent affolés "T'as perdu ta femme ?" je leur réponds que "c'est pas grave, j'en trouverai une autre". Au dernier jour de notre brève union, je réveillais le gentleman qui sommeille bien profondément en moi pour lui ofrir une bière : "Pour trinquer à notre divorce" lui dis-je en lui tendant une Castel même pas fraîche. Poor lonesome cowboy.

Dimanche 4 avril -

Lessivé par mon arrivée sur Ouaga hier soir. 3 heures à lutter contre une profonde envie de pisser. Et contre le sommeil : pour ne pas appuyer mon dos contre la porte arrière du minibus qui fermait mal. Si je m'assoupissais, je tombais. Je me suis vengé avec une visite du "room service" dans les chambres de Baud et de Xavi arrivés dans la soirée à l'auberge Song Tabaa du quartier Goughin où Xavi a ses habitudes. Au menu du petit-déj' : St-Patrick, match AB-BO, calendrier ouikenard, poids de Baud, littérature de voyage ... c'est bon, les bases sont retrouvées.

mercredi 15 avril 2009

Dogon Land





Dimanche 29 mars - Bandiagarra

L'harmattan s'est levé, et avec lui la formidable luminosité. Le pinassier en fait aussi les frais, obligé de forcer sur sa perche pour nous faire avancer face au vent. Visite d'un village dont on repart entourés d'une trentaine de gamins qui chantent et courent autour de nous.
Konna. Fin de croisière. On marche 3 Kms pour rejoindre le goudron. L'occasion de vider 2 sachets de bissap congelés et d'admirer la mosquée. 2 heures d'attente, 2 heures de minibus. Sévaré. 1 heure d'attente, 1 heure de taxi-brousse.
Bandiagarra. Le village d'enfance d'Amadou Hampâté Ba. L'occasion de délaisser momentanément Maryse Condé pour entamer "Vie et enseignement de Tierno Bokar" du premier cité.

Lundi 30 mars - Dourou

Coup de bol, comme à Djenné et Mopti, c'est jour de marché à Bandiagarra. Rien d'exceptionnel dans cette capitale administrative du Pays Dogon, mais une halte néanmoins plaisante. Elle fait partie de ces villes moyennes, à taille humaine, où on se sent bien, dont on fait le tour en quelques heures, où l'on croise dans la même journée plusieurs fois les mêmes personnes. Où, si j'avais été au début de mon voyage, je me serais volontiers posé 2-3 jours pour vérifier si les premières impressions se confirmaient ou non. Cela tient à pas grand-chose : une auberge où il n'y a pas d'autres clients, une vendeuse de bissap frais au coin de la rue, un gérant de cyber poète et un petit resto ombragé dont la terrasse constitue un excellent champ d'observation de la vie quotidienne.
Aly Bamia avait changé de coordonnées. Mais le gérant de l'auberge Kansaye se rappelle avoir un frère qui peut récupérer le numéro de celui qui avait été le guide de Xavi il y a 4 ans. Il remonte de son village maternel et nous retrouve pour déjeuner. Il se souvient de Xavi et me montre même des photos de lui, faisant le zouave avec les masques traditionnels. On se met d'accord pour un trek de 4 jours - 5 nuits à 17.500 FCFA/jour/pers. tout compris, à parcourir les petits villages dogons qui longent la falaise de Bandiagarra. Je prends le strict minimum et lui confie mon gros sac à dos qu'il se charge de faire convoyer jusque chez le chef du village où notre trek doit s'achever. C'est toujours aussi excellent de se retrouver débarrassé de sa maison ambulante (mais pesante) pour déambuler librement dans la nature quelques jours et poursuivre ma trace, comme Guy, à la force du mollet. Aly est une force de la nature. Et une sacrée personnalité. Il a été élevé par la co-épouse de sa mère (2nde épouse de son père), décédée peu après sa naissance, et passablement maltraité par ses demi-frères. Volontiers bagarreur, il s'est plusieurs fois fait exclure de chez son marabout. Il a refusé les métiers auxquelles le destinait son père commerçant pour débuter comme guide à 13 ans en se cachant dans le coffre du 4x4 à la demande de 2 Espagnols descendant d'Algérie (à cette époque, le tourisme était monopole d'Etat). Aujourd'hui, il a sa carte de guide officiel, a passé avec succès les tests (français, histoire, géo, cultures, secourisme, techniques de guidage, ...) pour accompagner des groupes qui lui sont envoyés par des agences ou par le bouche-à-oreille. Impossible de traverser le pays Dogon sans guide. D'abord pour ne pas se perdre, mais surtout pour toutes les explication culturelles : comment aurais-je pu deviner que ce groupe d'enfants qui font de la musique sur le bord de la route sont de jeunes circoncis qui sortent juste de leur période d'isolement et sollicitent de la nourriture des femmes qui rentrent du marché, que cette case bizarre est réservée aux femmes menstruées, ou que ces traces blanchâtres sur ces cones sont des offrandes de bouillie de mil aux totems animistes représentant une termitière ?

Mardi 31 mars au vendredi 4 avril

4 jours de marche. Oh, pas d'exploit sportif : tout au plus 10 kilomètres par jour. Mais le décor est superbe et se prête parfaitement aux treks : plateau rocheux, étroites vallées jardinées, sentiers sablonneux au bas de la falaise. Le plus trippant, c'est quand il faut gravir ou descendre les 300 mètres de la falaise par des passes, des failles impossibles à repérer d'en bas. On saute de rocher en rocher, on utilise des échelles verticales qui consistent en un tronc tailladé en marches, on s'accroche à des lianes. Du haut de la falaise, par temps dégagé, la vue est époustouflante. Au pied ou à même la falaise, les villages dogons construits en terre crue et tâchetés de greniers à mil au toit de paille. Autour, des tâches vertes sillonnées qui constituent les jardins. Serpentant, une ligne blanche dessine le cours d'eau qui se forme à la saison des pluies. Ce mince cordon de vie n'est largfe que de quelques centaines de mètres, bordé par une vague dunaire au-delà de laquelle le paysage sahélien traditionnel refait surface, et avec lui les troupeaux des Peuls. D'en haut, les petites fourmis dogonnes vont au puits, reviennent au quartier coiffées d'un fagot de bois, recrépissent leur maison ou font sécher leur dernière récolte d'oignons avant la proche saison des pluies. Et les plus jeunes jouent au Dogon Ball Z. D'en bas, on voit changer avec l'inclinaison du soleil les teintes ocres des falaises dont les alvéoles contiennent les ossements des ancêtres de la tribu Tellem.
Les conditions matérielles sont spartiates. Au menu : semoule, pâtes ou riz. Avec une sauce de légumes. Quand se glisse une cuisse de poulet atrophié, c'est la bamboula. Pas de pain tous les jours, mais les galettes de mil (dégué) ne sont pas mauvaises. Pas d'électricité, donc pas de frigo, donc aucune boisson fraîche. Seulement des "bidons" (bouteilles) d'eau qu'il faut remplir tous les jours à la pompe avant d'y jeter une pastille de Micropur et qu'on descend vite fait malgré leur température. J'ai bien tenté la bière, mais à 40°C, c'est un supplice.

Dourou, Nombori, Begnematou, Endé, Kani-Kombolé, Bankass.
Chouettes moments : la remontée le long de la rivière sacrée dans un sous-bois de manguiers, la redécouverte de l'ascension d'une dune, un fin d'étape en charrette, une ballade nocturne à la boîte de nuit d'Endé (les jeunes filles se sont retrouvées sur la place du village et dansent comme des folles ... sur de la musique imaginaire, faute d'électricité), la visite du village troglodyte de Teli. Et les devinettes ou les contes d'Ali : passé le dîner à 20h30, sans électricité

Et les Dogons dans tout ça ? Une formidable société. La Dogon Inc. Il s'agit en réalité d'une holding constituée d'une cinquantaine d'entreprises familiales (chaque village correspond à une famille, et tous y portent le même nom), elles-mêmes sectorisées en quartiers en fonction de l'appartenance religieuse (la tolérance est inscrite dans la Charte éthique de la boîte). La Dogon Inc. trouve ses sources à l'époque de l'Empire du Mali : pour échapper à une OPA inamicale de la Muslim Company, 4 jeunes actionnaires minoritaires de la société Malinké ("dogoni" = petit frère en mandingue) signent un accord de mutualisation des biens de production avec la boîte Tellem, située dans la Bandiagarra Valey, une zone franche suffisamment paumée et escarpée pour échapper tranquillou aux pratiques agressives des commerçants concurrents. Ils adoptent au départ le modèle de la croissance externe, par l'absorption progressive de l'entité juridique et commerciale Tellem (afin de maîtriser les secteurs d'activité chasse et cueillette) puis en phagocytant quelques cadres débauchés de chez A-Peuls pour se doter des savoir-faire nécessaires à l'élevage. Autant la première fusion-acquisition fut un succès (les Tellem, proches des Pygmées qui constituèrent d'ailleurs la version 1.0 du progiciel In-Tellem, se sont vite fait croquer, cédant à leurs "chevaliers noirs" rites animistes et emplacement mortuaires dans les falaises), autant la 2nde continue à faire des vagues au board. Car comme chacun le sait, si la version nomade des A-Peuls s'insinue partout avec habilité et rapidité, leur tempérament est difficilement soluble en environnement libre.
S'ensuit donc un changement de stratégie : place à la croissance interne. L'agriculture constitue le cœur de métier de la Dogon Inc. Adeptes de la spécialisation fonctionnelle et de la théorie des avantages comparatifs, elle affiche une croissance annuelle à deux chiffres dans les filières oignon, tabac et tamarin. E dispose d'une auto-suffisance en riz qui la rend invulnérable aux aléas des marchés asiatiques. La filière mil, bien que florissante, n'est pas destinée à l'export. Sa micro-économie est toutefois intéressante car la division familiale du travail du mil fait de l'homme le responsable de la fourniture hebdomadaire de cette céréale vivrière, et de la femme, qui dispose du statut de travailleur indépendant, la productrice, dans des parcelles autonomes, des quantités destinées aux réserves ainsi que des condiments annexes. Comme partout, le stock constitue une problématique onéreuse, engouffrant chaque année un budget d'investissement non négligeable dans des travaux de maintenance et entretien courant des greniers, dont l'architecture spécifique bénéficie d'une protection de la propriété intellectuelle.
Les fonctions support (artisans, forgerons, griots) ne sont pas considérés comme aussi noblesque le coeur de métier et leurs conventions collectives sont moins avantageuses : certains lieux, certaines pratiques leur sont interdits et leurs savoir-faire, bien qu'indispensables (conception des houes, des binettes, des fusils, des nattes, ...) sont jugés comme occultes et leur productivité relative. Niveau RH, la Dogon Inc. n'échappe pas à la lourdeur de toute grosse société et certaines règles très strictes assurent la préservation de la culture d'entreprise. Elles ont trait au statut des enfants, aux modalités de l'examen interne de circoncision pour bénéficier d'une promotion de grade, au rôle des fétichistes, aux interdictions provisoires ou définitives qui frappent les hommes veufs, les femmes dont le premier enfant est mort-né, au bonus que touchent les descendants des fondateurs de village, etc. Pour se préserver de toute fuite des cerveaux et de dilution des secrets industriels de la maison, les RH discriminent les boîtes concurrentes et interdisent de pactiser avec les Bozos ("cousins à plaisanterie"), les Peuls (trop fourbes, trop intéressés, trop enclins à la traîtrise, ils sont juste bons à se voir confier les troupeaux quand on n'a pas "trouvé" dans la famille un garçon pour ça), les Touaregs (des hommes sans parole, , des trafiquants, des feignants, des profiteurs) ou leurs captifs Songhaïs, les Bellas. En guise d'autorégulation, les réunions de direction sont réservés aux cadres supérieurs dont l'ancienneté dans la boîte est supérieure à une cinquantaine d'années, se déroulent dans des "cases à palabre" sacrées. Facilement reconnaissables à leurs plafonds bas dont la fonction est de refroidir illico presto les esprits qui s'échaufferaient. Rien de ce qui s'y dit ne peut en sortir et il est interdit de revenir dessus. A l'occasion, ces cases peuvent servir de tribunal interne. Quant au board, réunion des chefs spirituels Hogons, il se tient en langage codé.
Les griots, responsables syndicaux, assurent une revendication minimale des intérêts familiaux mais leur influence est gentiement contrôlée par la direction. En CHSCT, ils ferment les yeux sur les excès de dolo, la bière de mil dont la fermentation peut être accélérée par de l'écorce de baobab, voire un poulet entier.
Mais le service le plus performant de la Dogon Inc., c'est incontestablement la section marketing. Une référence internationale. L'agence de notation spécialiste en la matière (UNESCO) l'a classée dans son Patrimoine mondial. Et les revues de voyage dans le top ten des endroits à voir dans sa vie. L'étude de positionnement a été diligentée par un bureau d'études dirigé par le consultant senior Marcel Griaule (MG, cofondateur d'un cabinet célèbre sur la place avec son pote KP). cet ethnologue Français a construit entre les années 30 et 50 la mythologie Dogon, sorte de modèle de culture traditionnelle africaine tel que les étudiants en sciences humaines épris d'exotisme, les clients de Pier Import ou les abonnés de Géo en rêvent. Il a pensé à tout, MG. D'abord une cosmogonie, une théorie sur l'explication de la naissance de l'univers, très élaborée. Idéal pour tous ceux qui n'ont jamais été foutus de retenir les noms des dieux Grecs. Dans cette cosmogonie figure comme emblème l'étoile Sirius, qui était aussi de bon présage chez les Egyptiens. Et paf ! tous les amateurs d'Egypte ancienne refroidis par les attentats de Charm-el-cheikh sont bons pour remplir les vols charters de Point Afrique à destination de Gao. Les Dogons ont toujours su qu'il s'agissait de 3 étoiles distinctes, ce que de puissants télescopes n'ont confirmé qu'en 1995. Vous rajoutez une préférence pour le chiffre 8, le goût du secret, des tables de divination où les traces laissées au sol par un fennec permettent de prédire l'avenir, et ce sont les lecteurs de Dan Brown et autres épris d'ésotérisme qui se retrouvent dans le fichier clients de la Dogon Inc. Et encore, je passe sur les significations des plis du bonnet traditionnel, les éléments de parure ds femmes, et l'architecture interne des greniers à mil, tous étant une référence à l'ancêtre fondateur, aux éléments naturels ou à l'anatomie humaine.
Le packaging : les masques. Le Kanaga, lien entre le ciel et la terre. Le sirige, haut de 5 à 6 mètres. Un concept idéal de produits dérivés typiquement typiques de l'Afrique Noire pour les bobos qui cherchent à remplir leurs étagères d'un supplément d'âme mystique.Le service communication est bien rodé : des levées de deuil tous les 3 ans sont l'occasion de revisiter les campagnes publicitaires et la grande fête Sigui, tous les 60 ans, est l'équivalent en coup marketing régulier de celui de Coca-Cola habillant le Père Noël à ses couleurs. Je soupçonne d'ailleurs MG d'avoir réutilisé ses Powerpoint pour le client US, dont la recette initiale contenait effectivement des noix de Cola dont les Dogons sont de grands fans. La communication de proximité est assurée par les très nombreux guides éparpillés à Bamako, Djenné, Mopti ... Et ue fois sur place, le Toubab profitera de l'organisation matricielle de la boîte : un vieux à la barbe grisonnante 100% Dogon se transformera en vendeur de couteaux et le moindre élève fera un excellent porteur.
Une mythologie pleine de poésie, des petits nenfants tout noirs qui courent à demi-nus derrière une roue de vélo, des cases en bouse, une symbolique de l'espace, un environnement exceptionnellement photogénique. C'est encore plus fort que les hobbits dans Le seigneur des anneaux, plus vrai que Da Vinci Code, plus vivant que le Musée des arts et traditions populaires. Welcome in Dogon Land.

Water Music





27 et 28 mars - Quelque part entre Mopti et Tombouctou

Le Bani a recouvré ses somptueuses teintes matinales de la veille. Rien à voir avec l'après-midi et sa luminosité fade, blanchâtre, écrasante. Rapide tour en ville pour graver un CD de photos (je suis devenu tellement maso avec la sauvegarde de mes photos que je convaincs l'assistante de me laisser l'ordi de son patron). Puis l'excitation de l'embarquement, renforcée par le charme de la pirogue. Hier, on avait bataillé un long moment avant de se décider : pinasse collective ? pinasse cargo avec les marchandises ? pirogue touristique à partager avec d'autres ? Jusqu'au lac de Debo et ses hippos ? Tombouctou ? Gao ? Au départ, mon plan était d'emprunter une pinasse cargo et égrainer ses marchandises le long des villages Bozos, Peuls, Songhaïs et Touaregs jusqu'à Tombouctou. Mais Djenepo et Ali, deux pinassiers connus de Yolanda, m'en ont dissuadé. Pas assez d'eau dans le Niger. Ce qui oblige les passagers des pinasses cargos à descendre fréquemment, pousser la pinasse, voire décharger et recharger plus loin son contenu. Et de rallonger considérablement le voyage : au lieu des 3 jours en hivernage, rallier Tombouctou prend plus d'une semaine en cette période de basses eaux. Plus d'une semaine à se frayer une route entre les bancs de sable, à dormir à même le sol sur la berge, à endurer une mono-diète de riz collectif cuit à l'eau du Niger, matin, midi et soir ? Certes, je veux bien que tout ceci soit exotique, dépaysant, authentique. Je conçois qu'on n'ait envie que de ça quand on est assis devant son ordi à envoyer le dernier reporting sur excel avant de filer en réunion d'équipe. Mais moi, voyez-vous, j'ai traversé la Mauritanie il y a quelques semaines. Alors en chier du matin au soir, ne boire que de l'eau au gout javellisé des pastilles de Micropur, être déjà bien content de trouver une natte pour dormir, prendre sur soi à chaque fois qu'il faut plonger la main dans le plat peu appétissant ... je me souviens encore de ce que cela signifie. Alors même si notre éducation judéo-chrétienne nous fait culpabiliser de céder à la facilité, même si à vaincre sans péril on triomphe sans gloire, même s'il faut souffrir pour être belle et que tant va la cruche à l'eau ... qu'à la fin ça me les brise de jouer à l'étudiant fauché qui fait du stop coiffé d'un bonnet péruvien. J'vous l'ai déjà dit que je ne suis pas Mungo Park. Puis lui, quand il est parti en 1798 de Londres pour découvrir dans quel sens coule ce fleuve Niger, il avait des esclaves. Moi, je suis un toubab comme les autres, qui se paie un jus de bissap, un Coca ou une bière dès qu'il a soif, qui vérifie la présence d'un ventilo et d'une moustiquaire avant de confirmer la réservation de la chambre et qui préfère se nettoyer le derrière au PQ molletonné plutôt qu'au seau. Depuis que j'ai touché du doigt à peine 1% des conditions de survie dans le Sahel ou le Sahara, j'ai définitivement cessé de rêver avoir été René Caillé, Lawrence d'Arabie ou Livingstone. Ceux qui s'imagineraient volontiers explorateurs en regardant Thalassa sont d'inconscients prétentieux. Alors pour 3 jours à descendre le Niger, ce sera pirogue privée, avec pinassier et cuisinier, Ali Farka Touré et Boubacar Traoré en fond sonore, tente et matelas, et du café légèrement sucré avec de la confiture de mangue au petit-déjeuner SVP ... Et en prince blasé des mythes de voyage et des villes classées Patrimoine mondial de l'humanité, je délaisse délibérément celle qui n'est, paraît-il, plus que l'ombre de la fabuleuse étape sur le trajet des caravanes de sel : en routard snobinard, je snobbe Tombouctou.
Fès, Marrakech, Essaouira, Saint-Louis, Gorée, Dalaba ... plus besoin de compléter mon chapelet des "passages obligés". Étreindre les bras, longer les coudes, embrasser les courbes de ce fleuve ivre comme une reine folle. C'est là qu'il faut être.
Après la pirogue d'une jeune fille pour traverser le fleuve Sénégal, celle de Sidi pour franchir le bras d'Atlantique entre le village et l'île de N'Gor, celle de l'association des femmes catholiques de Mar Lodj pour rejoindre le campement Essamaye du Siné-Saloum, celle du facteur pour une parenthèse bucolique et imprévue sur l'île de Carabane, et celle du campement d'Egueye pour jouer à Robinson entre deux bolongs du fleuve Casamance, c'est au fond d'une pirogue d'une dizaine de mètres de long que mon sac à dos me précède. Au fond, 2 matelas. Au-dessus, 4 demi-cercles en osier relient les deux bords, recouverts de ronier pour former un auvent protecteur. A son plafond, des bouquets de menthe fraiche pour le thé. De chaque côté, des petits rideaux découpés dans un pagne. Sur le banc à l'arrière, le poste radio - K7. Ahmari et Ahmar se relaient : quand l'un s'occupe de propulser l'embarcation à l'aide d'une grande perche en bambou, l'autre prépare le thé ou le repas suivant.
A 3 à l'heure sur le Niger, sans plus se soucier d'Amadou Toumani Touré, en glissant sur Tombouctou, à l'arrière d'une pirogue.
C'est silencieux, émouvant, éternel.
Croisés : un vieux pêcheur Peul fredonnant en tirant sur son filet au soleil couchant, des grappes de femmes aux seins mûrs nettoyant indifféremment marmites et marmots, des hordes de gamins nus s'ébrouant dans de grandes gerbes d'eau, des cadavres de vaches, des pinasses de sable, de rares champs irrigués par motopompes, d'innombrables sourires d'enfants soulevant le ronier de la pinasse familiale pour réclamer à grands cris un "bonjour" de toubabou, l'harmonie d'une fin de journée délicieuse, un pêcheur à qui on achète notre repas au milieu du fleuve, la même esthétique, le même grain que la pirogue de Johnny Depp dans "Dead Man", les proues fières des pinasses cargos rehaussées d'un totem Bozo et d'un drapeau usé fendant le milieu du fleuve, un garçonnet le corps d'ébène tendu au-dessus du fleuve pour en aspirer l'eau du bout des lèvres, des troupeaux de zébus tentant de l'imiter sans grâce, une femme frappant dans ses mains avant de rattraper son pilon lancé au-dessus du mil pour la seule beauté du geste, des chèvres qui écrasent à la mi-journée entre les racines aériennes d'un acacia, deux hippopotames massifs qui nous laissent entrevoir leur cuirasse brillante, les sacs de riz cousus entre eux jusqu'à former une voile, ...

J'aurais bien du mal à choisir entre la zénissime "Mariama" de Boubacar Traoré alors que je grimpe à bord pour dîner peu après le coucher du soleil à la suite d'une traversée du fleuve à la nage, et l'énergissime "Le pays va mal" de Tiken Jah Fakoly à l'issue de ma communion aquatique matinale. Impossible de retenir le "Waouh" murmuré en sortant de la tente. Les reflets brumeux s'élevant de l'eau dissipent l'herbe jaunie alentour dans un horizon délicieusement flou. Les méandres brumeux se dissipant dans mon esprit élèvent les éléments alentour dans des reflets délicieusement oniriques.
Je ne pensais pas retrouver au cours de mon voyage finissant ces sensations éprouvées dans les plateaux de l'Atlas, dans les dunes de l'Adrar ou dans les méandres du fleuve Sénégal.
Et cette eau inconsciente qui court tranquillement vers une mort certaine dans le Sahara Nigérien, inondant de vie miraculeuse ce corridor hasardeux.
Plus on s'enfonce vers le Sahara, moins les rives du fleuve sont en vie. Et pourtant, c'est toujours aussi difficile de s'empêcher de mitrailler à tout va : petits villages dont la mosquée dépasse telle un château de sable moyen-âgeux, hordes de gamins en maillot de foot rigolant bruyamment et courant sur la berge, sirènes en pleine toilette ...
Comme Johnny Depp dans "Dead Man" ou Alexander Supertramp dans "Into the wild", je flotte dans mon embarcation. Avec la même impression d'irréel que le premier et la même soif d'aventures que le second.
Parfois, je fais une overdose. Quand je sature de luminosité parfaite, de zénitude absolue, de communion avec les rifs d'Ali Farka Touré, je chavire d'émotion et me mets à faire n'importe quoi. La plupart du temps, je chavire au sens propre. Le Niger est très peu profond et j'ai pied presque partout. Bien souvent, le fond est sablonneux. Mais une fois, ce sont les pinassiers qui ont du me tirer du fleuve et me remonter à bord : j'avais sauté sur un champ de coquillages coupants. Quand mes crises me prennent le matin, alors que les brumes du fleuve se dissipent doucement pour laisser entre-apercevoir les pinasses motorisées, bâchées et ornées de drapeau ou de totem, fonçant sur nous, je me lève d'un bond et m'écrie : "Les pi ... les pi ... les pipi ... les PIRAAAAATTTTTEEESSSS !!!" Mais jamais aucune vigie Black ne m'a répondu en retour : "Les Gau ... les Gau ... les GauGau ... les GAUULLLOOOOOIIIIISSSS !!!" Une autre fois, sans crier gare, j'ai sauté de la pirogue, rejoint la berge à la nage, et entamé un footing en slip. Les pinassiers ont du me prendre pour un gros malade mental. Et un chieur : à chaque fois que le repas était prêt, je partais nager. Faute d'avoir naturellement faim en restant allongé sur mes coussins à longueur de journées, je me creusais l'appétit en traversant le fleuve. Au plus grand étonnement des riverains. Même les Bozos, dont l'ethnie est pourtant réputée avoir dompté les eaux du Niger, ne comprenaient pas cet effort physique inutile. Inutile mais tellement bon. Imaginez-vous assis sur un banc de sable au milieu du feuve au lever ou au coucher du jour, lorsque la température de l'eau égale celle de l'air, à regarder les femmes rentrer au village un fagot sur la tête ou les zébus brouter au loin.
Le second jour, pas de visite de village : probablement la faute à notre comportement lors de la première visite la veille : Yolanda était restée longuement sur la berge à faire des photos avec des enfants tandis que je fonçais doit devant dans les ruelles tortueuses, laissant un Ahmir désemparé entre nous, ne sachant lequel suivre. Pas grave : on est aussi bien dans l'eau au milieu des funambules. Il faut en effet un bon sens de l'équilibre pour appuyer de toutes ses forces sur la perche alors que ses pieds reposent sur les quelques cm² de l'extrémité pointue de l'embarcation. Et une bonne lecture de l'eau pour trouver les contre-courants, éviter les filets de pêche et se faufiler dans les passes qui offrent un tirant d'eau suffisant.
Water music : le filet de pêche qui atteint l'eau, les oignons qui frient dans le four à bois, les aigrettes qui pépient sur le dos des zébus, la perche qui caresse les flancs de la pirogue, le son nasillard de RFI grandes ondes, les gémissements des boubous dans les mains des mamas à l'heure de la lessive, les déclenchements frénétiques de l'appareil photo, les pillons atteignant leur cible au fond des mortiers, les transvasements de thé brulant après chaque repas, la voix éraillée des complaintes de Boubacar Traoré fixées dans une cassette audio lessivée ...
Quand je ne sais plus choisir entre somnoler, suivre la courbe du soleil, boire des thés, bouquiner, chercher en vain une imperfection dans la musculature des pinassiers, je pique une tête dans l'eau. Ou me mets à trotter sur la berge au même rythme que la pirogue et avec la même insouciance que Tom Sawyer sur les berges du Mississippi. C'est l'Amérique. Je relis une interview de Michel Le Bris, fondateur du Festival des étonnants voyageurs qui vient de publier "La beauté du monde" : "Il n'y a pas plus grand mystère que celui de la beauté. C'est aussi une espérance : le miracle de la beauté témoigne de notre capacité, malgré tout, à réenchanter le monde. Je suis né en Bretagne dans le grondement de la mer et il y avait en celui-ci toute la puissance du monde. Il me hante depuis ... Jack London l'appelait "the call of the wild". L'opéra sauvage du monde".

Mopti - Djenné




22 mars - En route

11h07. La nuque est déjà trempée sur l'oreiller. Malgré le ventilo au-dessus de moi. Je me réveille en revoyant une image de Marlon Brando dans Apocalyse Now. Déjà bien trop tard pour espérer attraper un bus pour les 11 heures de trajet jusqu'à Djenné et y être pour le marché hebdomadaire du lundi. Pas grave : le déplorer serait renier la folle soirée d'hier. Je prends mangues, bananes et oranges à la petite vendeuse d'en face en guise de petit-déjeuner. Avant-hier, je m'étais dégusté un ananas entier sur un banc public. Hier, 2 papayes. Je profite du printemps malien pour me gaver de fruits frais dont j'ai manqué depuis quelques mois. Dernier tour en ville, avec Julien et Yolanda. Assiette de riz en sauce dans la gargotte d'une gare routière pour 200 FCFA (0,30 €) et gobelet de bissap pour 50 FCFA. Souvent, comme ici, il faut dire à la vendeuse pour combien d'argent tu en veux et c'est elle qui en déduit la quantité correspondante. Je décline la proposition d'un coupeur d'ongles ambulant. Un métier reconnaissable au son que font leurs ciseaux dans les rues de la ville. Je ne sais pas s'il y a de sot métier, mais des petits métiers, y'a que ça. Hier, j'ai discuté avec plusieurs chauffeurs de taxis : chaque jour, ils doivent 10.000 FCFA au propriétaire du véhicule et mettent pour autant d'essence. Ils bossent donc jusqu'à faire 25.000 FCFA de recettes. Soit un bénéfice quotidien de 7€, ce qui est déjà mieux qu'un instit' qui gagne environ 120 €/mois. Je me fais tirer le portrait au Polaroïd, je retire du liquide, je grave sur CD mes photos de Guinée et je profite de la buanderie catho pour faire tremper (je n'ose dire "laver") mes vêtements : les occupations traditionnelles d'un passage dans une capitale au cours d'un voyage africain avant de repartir en brousse. Ce que je fais en compagnie de Yolanda, qui profite de ne pas avoir de clients ni d'école (elle enseigne depuis quelques jours l'espagnol dans un collège privé) pour se changer les idées. Il est déjà 17h alors on se dit qu'on va faire étape à Ségou, située à 3-4 heures de là. Mais le bus ne vend que des places pour Djenné. Je serai donc finalement à Djenné pour le marché du lundi. J'entame "Ségou" de Maryse Condé pour compenser le zappage de cette ville. Une chanson de Dominique A dans le lecteur MP3 de Yolanda me fait le même double effet Kiss cool que le jour où je suis tombé sur une chanson des Têtes Raides à la radio ou quand j'écoute ma Playlist Deezer dans un bon cyber. D'abord une bonne dose de plaisir gratuit et immédiat. Puis une belle mise en perspective, la maison dans les oreilles et l'ailleurs dans les yeux.
Le trajet ? Comme d'hab' : transpiration, arrêts inexpliqués, froid, pause en pleine nuit, arrivée dans un état abruti.

Lundi 23 mars - Djenné, jour de marché

6 heures du mat', débarquement à l'embranchement pour Djenné. Café au lait au bord de la route en attendant le "bâché". L'attente est courte en ce jour de marché. Djenné. Ville mythique entourée par deux bras du Bani, un affluent du Niger. Epices, calebasses, bijoux, poteries, chèvres : les étals de ces denrées locales s'étalent bien au-delà de la place de la mosquée. Ce marché hyper-animé a, paraît-il, très peu changé depuis l'époque où les caravanes de dromadaires en provenance de Tombouctou venaient apporter du sel. Pas difficile en effet de se projeter 10 siècles en arrière tant l'architecture en banco est omniprésente et homogène. Ce qui a changé, c'est la possibilité pour les mécréants toubabs d'approcher la mosquée : je me souviens qu'il y a 20 ans, nous n'en avions eu qu'un furtif et coupable aperçu derrière les vitres du 4x4. Aujourd'hui, 3 auberges bordent le plus grand édifice en terre crue du monde, tel un immense château de sable hérissé de chevrons de bois servant à soutenir les échafaudages utilisés lors de son recrépissage annuel. Difficile de supporter bien longtemps l'animation bruyante et les interpellations intrusives des guides après une nuit sans véritable sommeil. Après la SCieste, je prends mes quartiers entre 5 marchands : une vendeuse de sachets congelés de jus de bissap (depuis 2 mois, je repère à 200 mètres la moindre glacière bleue), la marchande de fruits qui me ravitaile en papayes, oranges, bananes, mangues et citrons verts, la cuisinière qui me sert spaghettis, patates douces frites et poisson grillé, le cafetier qui touille énergiquement le lait concentré (trop) sucré au fond de mon gobelet en plastique de Nescafé, et un jeune bijoutier qui m'explique comment utiliser des alliages différents d'argent pour souder le corps de la bague de son extrémité où le prochain acquéreur logera des versets du Coran.
Je dîne avec un Belge qui bossait dans le mécénat social chez AXA avant qu'un projet professionnel dans un daara Sénégalais ne suscite une vocation personnelle. Un jeune douanier me demande un service que je ne peux pas refuser : lui acheter des préservatifs. En me tendant une boîte de 6, le pharmacien, s'inquiétant de la faible contenance ou faisant preuve d'humour raciste, me demande : "ça va, c'est pas trop petit ?" ...

Mardi 24 mars - Djenné

Hier en arrivant à l'hôtel, j'ai recroisé la Hollandaise rencontrée à Kédougou. Elle m'a dit qu'il lui arrivait de se lever dès 5h30 pour profiter de l'aube. Alors par réflexe puéril, ce matin, je me suis levé à 5h07. Belle connerie : t'y crois t'y crois pas, mais à 5h07, il fait nuit noire ...
Par contre, Djenné à l'aube, mystique puis domestique.
Mystique : les ombres des fidèles debout à 5h20 pour se rendre à la mosquée à la première prière du jour. L'appel du muezzin que j'entends seul assis par terre au milieu de la place déserte face à l'entrée de la mosquée. Les chants religieux qui s'échappent d'une maison. Les corps mal réveillés des talibés qui partent chez leur marabout préparer dans leur madrassa leur sourate du jour.
Domestique : Les nattes posées sous le auvent des habitations où finissent leur nuit ceux pour qui il n'y a plus de place à l'intérieur. La toilette qui s'effectue, toujours accroupi, à l'aide d'une théière en plastique multicolore. Les seaux que les plus jeunes ramènent chargés d'eau du Bani. Les feux de bois qui s'allument dans les cours des concessions et verront se succéder marmites et théières métalliques à longueur de journée.
Après une nouvelle SCieste, histoire de me remettre de ma connerie matinale, ballade autour des murs extérieurs de la ville dont le "v" est emporté par les premières pluies de l'hivernage, ce qui explique la densité de la construction insulaire. L'harmattan a quant à lui balayé l'animation et la luminosité matinales pour laisser place à l'impassibilité de l'atmosphère alanguie d'une ville africaine baignée dans sa torpeur.

Mercredi 25 mars - Arrivée à Mopti

Grasse mat'. Trois talibés mendiant leur nourriture se battent pour obtenir la peau de la papaye qui m'a servie de brunch. Etrangement, j'ai peu été confronté à la vue de la misère au cours de mon séjour africain. Souvent à la pauvreté, mais quand elle prend les atours de la modestie, elle n'est pas choquante. Yolanda me raconte qu'elle pleurait tous les jours de son premier voyage à la vue de ces enfants. Hier, elle n'a pas pu s'empêcher d'acheter des ballons de foot à 3 gamins des rues. Quand elle me raconte ça, je comprends pourquoi aujourd'hui, tout le monde l'appelle "Madame, ballon !". Puis ça devient "Madame crocodile" quand elle achète 1 croco en perles à une petite fille alors qu'on attendait le bac dans le taxi-brousse qui nous conduit aujourd'hui à Mopti. 4h30 de trajet sans trop de pannes, passées à observer. Les oreilles aurifères des femmes Peules qui concentrent là toute leur richesse, qu'elles se transmettent de mère en fille. Les chapeaux pointus des bergers qui coincent leur bâton sous l'armature métallique de la bâche. Le plat de tô, calé au centre de la roue de secours, que se partage un homme et sa fille.
Je suis surpris d'observer la végétation alentour, particulièrement touffue. Il paraît qu'il y a même des éléphants dans une réserve pas loin.
Il fait nuit à notre arrivée à Mopti, ville située au confluent du Bani et du Niger. Tant pis. Ou plutôt tant mieux pour le plaisir de la surprise demain matin. En attendant, c'est le grand luxe de l'hôtel "Y'a pas de problème". En dortoir, mais dans un établissement décoré avec goût, disposant d'une connexion internet, d'un bar sur le toit et d'une piscine suffisamment grande pour que mon apnée me permette d'en faire l'aller-retour. Le cul vissé sur la chaise longue, j'attends que la chaleur tombe et que le sommeil me ratrappe. Un article sur des aventuriers de l'Arctique au début du XXème et une Castel fraîche écourtent l'attente.

Jeudi 26 mars - Mopti, jour de marché

Des bergers Peuls guidant leur troupeau, des paniers emplis de poissons séchés, des pinasses alignées par dizaines, des couvertures qui sèchent sur les pelouses découvertes par le Bani à l'étiage ... et partout des embarcations de petite taille qui se croisent, se hèlent, se doublent ou s'entrechoquent comme dans un port Phénicien. Dès le réveil, un festival pour les yeux. En fond d'écran, les modestes cases Peules de l'autre côté de la rive, celle des troupeaux. Au second plan, les hèlements des piroguiers. Au premier plan, l'odeur du capitaine, poisson-roi du Bani, qui mijote dans les marmites. Autant d'éléments qui ne rentreront pas dans mon appareil photo, malgré le grand angle 28 mm. La luminosité est superbe, pas encore embrumée par l'harmattan qui charrie dans l'après-midi le sable du Sahara. Je comprends le surnom de Mopti, "la Venise du Mali".

Bamako, capitale de l'Afrique




18 mars - Arrivée à Bamako

Les mêmes courbes gracieuses, le même teint cuivré, le même charme sauvage : pas de doute, le fleuve Niger prend sa source au pays des femmes Peules. Des multiples usages d'un fleuve à l'aube. Sur quelques dizaines de mètres, un groupe de femmes fait la vaisselle, un motard astique sa bécane, un camion citerne fait le plein d'eau, un homme se lave et des jeunes filles sont à la lessive. Ce qui représente tout de même une belle petite concentration de pollution pour un cours d'eau à l'étiage dans lequel beaucoup pêchent, à en croire les nombreux petits filets accrochés aux guidons des vélos croisés hier sur la route. Je m'interroge : quel est le degré respectif de pollution entre un fleuve occidental qui reçoit des effluents industriels traités et le cours d'eau africain qui recueille des milliers d'effluents domestiques non traités ?
La route Kankan-Bamako est une classique et la Peugeot 505 décolle à 9h30. Bien que ce tronçon ait été refait récemment, la 505 trouve le moyen de casser le roulement de la roue arrière gauche juste avant de passer la frontière. Une seule heure d'arrêt : anecdotique.
Comme je m'y attendais, le douanier Malien tique à la vue de mon "laisser-passer" Guinéen mais après 1/2 heure à jouer l'innocent touriste respectueux de la souveraineté Malienne, ça passe en échange de la promesse de me rendre à mon arrivée à la Direction de l'immigration. Nouveau dilemme en perspective.
Le premier paysage malien, ce sont les Monts Mandingues que l'on longe, l'ancien coeur du mythique Empire du Mali. Je rejoins en minicar vert le centre de Bamako et descends à nouveau à la Mission catholique. Mon premier dortoir à backpackers du voyage. Dans celui-ci, un journaliste - photographe Belge vivant à Lisbonnequi sillonne l'Afrique de l'ouest en 2 mois : un quotidien Portugais lui paie ses frais en échange de la mise en ligne de ses aventures sur le site du journal. Lui se réserve le droit de revendre certains reportages ou ses photos à d'autres clients à son retour. Je me dis en regardant ce qu'il fait que ça ne diffère pas beaucoup de mon blog sur la forme, mais que ça change tout sur le fond. Lui, il est contraint de l'alimenter 3 à 4 fois par semaine, et il a une obligation de résultat, ce qui a nécessairement une incidence sur les anecdotes (qu'il suscite ou non), les photos qu'il se doit de prendre pour illustrer ses articles. Bref, une certaine altérité. Si j'avais été dans son cas, je n'aurais pas pu me poser quelque part et glander comme je l'ai fait à Nouakchot, N'Gor ou Cap Skirring.
Je dîne avec un médecin Français qui se rend en 4x4 au célèbre hôpital de Lambaréné, créé par le Docteur Schweitzer au Gabon. Il va y bosser 4 mois en pédiatrie mais c'est surtout un prétexte pour traverser l'Afrique du nord au sud par l'ouest, puis au retour du sud au nord par l'est. Au menu, des pays à l'actualité enchanteresse : Nigéria, Angola, Somalie ...

19-20-21 : Bamako

Coup de coeur. Bamako n'a rien à voir avec Dakar, si ce n'est la pollution et un quartier d'ambassades. Ici, l'africanité n'a pas succombé à l'urbanité. Le goudron n'a pas avalé la tradition. Des scènes dignes d'un village de brousse sont omniprésentes. Dans les ruelles, les femmes pillent le mil, les gamins pissent dan,s le canal, les talibés écrivent pour la 15ème fois sur leur tablette en bois la sourate du jour, les adolescentes se refont les tresses, les hommes se partagent le thé l'oreille au poste. Peu de maisons à étages, des ruelles en terre battue, des terrains vagues : le peu d'aménagements typiquement urbains fait que les gens vivent encore dans la rue. Je pense alors aux communes péri-urbaines françaises qui consacrent la majeure partie de leurs investissements au goudronnage et à l'éclairage public des anciens chemins de campagne, et qui se transforment en commune-dortoir. Je passe un long moment à longer le fleuve Niger et à constater comme hier ses nombreux usages : pêche, arrosage de jardins maraîchers, toilette, lessive ... Je suis épaté par l'accueil des Bamakois : deux flics plaisantes avec moi quand je leur demande la route à un rond-point, une vendeuse d'arachides grillées me propose son aide alors que je recherche un coiffeur, des gamins interrompent leur patrie de foot pour me serrer la main sans me demander pour autant un Bic ou 100 FCFA, et une dame à qui je demande l'autorisation de photographier son fils tient à lui mettre des vêtements propres avant qu'il ne prenne la pose. Le "diatiguiya" (hospitalité malienne) est autrement plus naturel que l'usurpée "terranga" sénégalaise. Je prends conscience du changement de pays avec le changement de climat, et donc le changement de rythme. Finies la brise atlantique tout comme la douceur des altitudes du Fouta Djalon : ici, si tu ne décolles pas avant 9h (l'idéal est de se réveiller très tôt, vers 6h : il fait déjà jour), tu te fais anéantir par la chaleur et il t'est impossible d'entreprendre le moindre effort avant la fin d'après-midi. Au-delà de 35°C, tes initiatives sont, par une alchimie implacable, irrémédiablement vouées à être dissoutes dans la torpeur humide généralisée. Humide car Bamako a enregistré ses premières pluies : d'abord une petite de 5 minutes le soir de mon arrivée, puis un violent et long orage le surlendemain au coucher du soleil. 3 jours à sillonner Bamako de long en large. Le Musée national, avec ses magnifiques masques dogons. Le marché des féticheurs, avec ses corps de perroquets et ses têtes de singes en décomposition. Les bords du canal avec ses clodos qui dorment dans les ordures. Également quelques visites utilitaristes : chez le coiffeur, à la Direction de l'immigration pour régulariser ma situation (ben oui, quand même !), chez le photographe en prévision de mon visa Burkinabé, à la recherche d'un distributeur qui fonctionne, d'une nouvelle carte mémoire pour mon appareil photo ... ou de l'agence de voyages pour réserver mon billet retour (ben oui, quand même - bis). Des kilomètres entrecoupés de jus de bissap ou de "Flag-ettes" (les bières Flag de 25 cl).
Adorables, les Bamakois. Mais aussi terriblement mélomanes. La ville bruisse de rumeurs sur des concerts de grands noms de la musique malienne : Toumani Diabaté, Salif Keita, Oumou Sangaré ... il est vrai que beaucoup possèdent leur QG ici et s'y oproduisent le week-end quand ils ne sont pas en tournée internationale. Comme ce ne sont à chaque fois que des rumeurs et qu'il n'y a pas de programme officiel, je suis allé faire un tour dans les clubs. A commencer par le mythique "Buffet de la gare" (sur le trajet de la non moins mythique ligne de chemin de fer du Sénégal au Niger) où se produisait le fameux Rail Band de Salif Keita et de tant d'autres. Puis au "Diplomate", mais l'orage a contraint Toumani Diabaté à annuler sa prestation. Alors j'ai bougé les autres backpackers de la Mission catholique pour partir à la recherche de la fièvre du samedi soir. Une bonne troupe. Julien, 27 ans, Parisien actuellement serveur à Bruxelles, qui vient de débarquer pour la première fois en Afrique et passe des heures à regarder avec ferveur sa carte Michelin d'Afrique de l'ouest en calculant comment il peut traverser le Mali, longer le Sénégal et partir à l'attaque du désert Mauritanien en 3 semaines. Marc, 29 ans, Californien Peace Corp basé à Atar ... que j'avais déjà croisé 2 mois auparavant sur place. Ce genre de hasard ne me surprend plus mais c'est bien pratique : je lui confie les photos de mes chameliers à leur remettre. Et Yolanda, une Catalane qui est venue au Mali il y a 2 ans et qui a tellement aimé qu'elle y a créé une agence de voyages informelle, accompagnant ses compatriotes en vacances. On part tous les 4 au "Djembé". Du bon son : un chanteur et une chanteuse se relaient, un guitariste électrique qui joue allongé dans son fauteuil et un percussionniste survolté. Mais pas très dansant, alors je convaincs les autres d'aller "en prendre une dernière" au Fida, un bar musical que j'avais repéré en arrivant. Et là, c'est chaud ! Très chaud ! On longe deux murs glauques en parpaing, on achète l'entrée à un Mohammed Ali avant de pénétrer dans un bar de pirates où il fait 50°C. Surprise : pas de disques, mais un orchestre. Les miss plus ou moins saï-saï chauffent la piste de leur coupé-décalé, les messieurs bombent leur torse ruisselant en se regardant danser, et les 4 toubabs dans leurs vêtements détrempés noient dans la Castel leur bonheur d'assister à une pure soirée de la jeunesse africaine urbaine. En 10 minutes sur la piste, j'ai du m'alléger de 2 litres. Un Black me fait : "Vous, les Blancs, là, vous êtes trop complexés. Y'a que quand vous avez un peu bu que vous arrêtez de danser comme des piquets" ! Chaud comme une baraque à frites de patates douces, je réussis à convaincre mes camarades de soirée de finir dans les bars de la rive droite du Niger. C'est un peu plus huppé : ça porte du D&G, des coiffures de rappeurs US et ça vient en scooter, mais le rythme est toujours là. Détrempés, lessivés mais heureux d'avoir répondu à l'appel des peaux martelées de la nuit malienne, je me couche alors que le muezzin appelle à la première prière du jour. Cassou Eré ("Bonne nuit" en bambara). Bamako, capitale de l'Afrique.

mardi 7 avril 2009

A bientôt

Bonjour,

Mali : fantastique.
Onirique, la bière qui se mélange à de la sueur dans une boîte de nuit de Bamako.
Aquatique, l'émotion brute au réveil en plein désert au bord du fleuve Niger.
Tellurique, la bouche asséchée dans les précipices au bord de la falaise de Bandiagarra.


Burkina : Le voyage est fini. Place aux vacances.
Amis, re-sociabilisation, tarot.
Transition.

A bientôt.
Giom

vendredi 13 mars 2009

Guinée




Kédougou, le 9 mars

Lever avec le soleil, à 7h. Oumar Diallo refuse que j'aille acheter le pain pour le petit-déj' : "Tu es mon étranger". Ceux qui ont lu les Mémoires d'Amadou Hampaté Ba comprendront que je ne peux désormais que m'incliner respectueusement devant le privilège que m'offre ce nouveau statut honorable. On partage un gobelet de Nescafé chauffé au gaz et dissous dans un sachet de lait en poudre, et une baguette tarinée de Chocopain dans un coin de sa chambre. Aussi sommaire que toutes les chambres personnelles dans lesquelles j'ai été logées en Afrique : un lit sous lequel sous cachés quelques effets personnels, un mini-bureau sur lequel traînent quelques papiers, la photo de sa femme et de leur fille ainsi que le contenu de ses poches des jours précédents, une valise avec ses habits, un tapis de prière, le poste radio et le réchaud à gaz. Il m'amène au "garage" (gare routière) où je retrouve mon sac à dos solidement harnaché sur le toit du 4x4 désormais complet, soit-disant, pour Labé. Il est 8h15, on ne quittera Kédougou qu'à 11h. Comme d'hab' avec les transports en commun africains, impossible de savoir quand, pourquoi, comment, voire où ... Je tente au moins de savoir si le trajet se comptera en heures ou en dizaines d'heures, ce à quoi on me répond cette phrase délicieusement juste : "Vous répondre serait vous mentir". J'ai beau avoir développé mes qualités de patience, d'acceptation et de sang-froid depuis bientôt 5 mois que je suis tributaire des moyens de transport africains, je ne parviens pas encore à me montrer aussi fataliste et insouciant que mes collègues de voyage. Quand on m'a dit hier soir que j'étais 12ème sur 15, je me demandais déjà comment faire rentrer 15 personnes dans cette voiture. Mais quand j'en dénombre 23 prêtes à s'embarquer, je cherche des yeux le minibus qui doit amener tout ce monde. Vous connaissez la blague "Comment on fait rentrer un éléphant dans un frigo ?". Ben là, et sans blague aucune, on fait rentrer 19 Guinéens, 3 Sénégalais et 1 Français dans le Land Cruiser. 4 devant, 4 sur la banquette arrière, 8 dans le coffre et 7 sur le toit perchés sur les bagages. Mon statut de Blanc me donne droit à une place sur la banquette arrière contre la porte. Ce doit être la meilleure place, du moins la moins pire (pas d'appuie-tête, plus de vitre et un boulon qui devait servir il y a 30 ans à actionner la vitre et qui me rentre dans le genou). Et il faut faire gaffe à ses doigts : ceux du toit utilisent le montant de la vitre comme échelle. Ce qui arrive très souvent : au bout de 10 minutes, il faut déjà descendre pour prendre le bac pour traverser les 30 mètres du fleuve Gambie. Le bac ? Un machin en bois sur lequel on met 2 voitures et que les passagers font avancer en tirant sur une grosse corde tendue entre les deux rives. J'ai l'impression de revivre l'épopée Citroën en Afrique centrale pendant l'entre-deux-guerres. 10 minutes plus tard, l'épreuve suivante : une côte trop raide pour notre véhicule surchargé. Au début, c'est drôle d'improviser une promenade à pieds devant le 4x4 dans les contreforts du Fouta-Djalon ... jusqu'à ce que je me dise qu'il y a environ 300 Kms à parcourir et que notre chauffeur n'a pas encore passé la 3ème. Alors je me plonge dans mon nouveau bouquin. Après "Léon l'Africain" et les Mémoires d'Amadou Hampaté Ba, encore une biographie romancée, et encore un livre dont l'action se déroule sous mes pas. C'est "Le roi de Kahel" de Tierno Monénembo, l'histoire vraie d'un Lyonnais extravagant, Aymé Olivier de Sanderval, qui a fait à la fin du XIXème de la conquête du Fouta Djalon et de ses énigmatiques Peuls l'objectif de son existence et qui a réussi à s'y faire couronner Roi. A quelques hectomètres de la frontière, la moitié de l'équipage descend pour la franchir clandestinement à pieds, faute de papiers d'identité. Je me disais bien en partant que notre voiture ressemblait à celles qui traversent le Sahara remplies d'immigrés tentant le grand saut pour l'Europe. Je veux partir avec eux mais on me retient : "Tu es trop facilement repérable". Ah oui, c'est vrai que je suis blanc, j'avais oublié (bien que la veille, un Sénégalais avait conclu notre discussion en me confiant : "Toi, en fait, tu n'es ni blanc ni noir" !). Je ne ressortirai donc pas du Sénégal comme j'y étais entré, en immigré clandestin. Dommage, c'eût été romanesque de raconter les aventures d'un contrebandier dans la jungle du Fouta Djalon (le grand intérêt de lire des biographies romancées qui se déroulent là où je me trouve, c'est que j'ai le sentiment que tout ce que je vis pourrait constituer le chapitre d'un de ces romans). Car de jungle il s'agit : sans être tropicale, elle s'est considérablement épaissie, en manguiers notamment, et les hautes termitières ont laissé place à leurs cousines en forme de champignon nucléaire. En plus d'1 mois au Sénégal, je ne me suis fait contrôler qu'une fois, sur le trajet Kolda-Tambacounda. Le flic avait demandé à tous les passagers leur carte d'identité ... je lui avais donc donné ma carte d'identité française. Je m'étais cru fichu quand il a commencé "Montrez-moi votre ..." mais à ma grande surprise, c'est mon carnet de vaccination qu'il réclamait et que je lui fournissais avec empressement). Mais ici, impossible de dissimuler mon passeport à la Gendarmerie Sénégalaise. Les 11 passagers restant prennent place dans la Gendarmerie, une case en bois basse de plafond. Les vieux, incapables de gravir clandestinement la colline-frontière, sont bons pour payer les 1000 FCFA pour défaut de présentation du carnet de vaccination. Dans une région où tout le monde est paludéen chronique, ça fait vraiment prétexte de base à bakchich. Mais tous ont l'air de connaitre le tarif. D'ailleurs, ces douaniers rendent la monnaie et font même office d'agents de change ... Quand vient mon tour, je sus invité à épeler les prénoms de mes parents, ma ville de naissance et ma profession. En Afrique, vous êtes avant tout une filiation, une région et une fonction sociale. Encore une fois, je pense mon sort scellé quand le big boss me demande mon visa d'entrée. Lui, il n'est pas commode : tout à l'heure, à une femme qui tentait de se soustraire aux 1000 FCFA, il a répondu en interpelant l'assistance : "Regardez celle-là comme elle est bien portante, elle doit avoir de l'argent en pagaille". Je lui réponds sans trop y croire que j'ai fait mon visa d'entrée en Guinée à l'ambassade de Dakar. "Ah OK" dit-il en me rendant mon précieux sésame. J'y crois toujours pas mais je sors de là sans me faire prier. A-t-il eu la flemme de chercher le tampon d'entrée au Sénégal parmi les pages devenues illisibles des visas pour le Zimbabwe, le Mozambique, l'Afrique du sud, le Botswana, l'Egypte, le Maroc et la Mauritanie ? ... Bon, maintenant, la douane Guinéenne, reconnaissable à une corde en chiffons tendue en travers de la route et de trépieds porteurs de kalachnikovs qui n'ont plus du voir de fusils-mitrailleurs depuis la chute de Sékou Touré, le premier Chef d'Etat post-décolonisation qui s'était tourné vers le grand frère soviétique en 1958. Là, ils déballent mes sacs, mais ne trouveront ni mes FCFA ni mes euros planqués dans les poches intérieures de mes sacs, pantalons et chemises. On reprend la route en récupérant peu à peu les passagers clandestins au bord du chemin. Enfin, difficile de parler de route pour un piste constituée d'ornières et de cailloux, de grimpettes suivies immédiatement de descentes abruptes. A chaque fois que le 4x4 se cambre dangereusement, ma voisine s'agrippe à mon genou ou tire sur mon pantalon. Des heures et des heures à s'enfoncer dans la forêt sans voir âme qui vive. Enfin un peit village, dans lequel je dîne des beignets et des oranges. La nut est tombée, on en est à la 12ème écoute de la cassette audio de Tiken Jah Fakoly. Tout le monde sombre peu à peu de fatigue mais impossible de dormir : la voiture secoue trop, j'ai le vent dans le visage et mes jambes sont compressées. Et quand on s'endort quelques secondes, c'est encore pire : la tête de ma voisine vacille contre la mienne, la gamine sur ses genoux gigote ses pieds qui reposent sur les miens et le coude du pauvre ado recroquevillé sur la roue arrière dans le coffre glisse contre ma colonne vertébrale. Le calvaire ne paraît pas interminable : il l'est. Vers 2 heures du mat', au cours d'une pause pour déposer un passager, je pars en titubant m'allonger dans un coin et me dis que même si la voiture part sans moi, tant pis : je préfère dormir ici que mourir d'épuisement. Mais le blanc ne passe toujours pas inaperçu. J'admire les gamins qui ne bronchent pas, je plains ceux qui sont entassés dans le coffre et que dire des malheureux qui s'accrochent aux bagages sur le toit ? L'image sortie du Code noir d'un plan de bateau de traite négrière me vient à l'esprit. Je suis plus mort que vif quand le chauffeur coupe le contact à 5 heurs du mat' à Labé. Mais ce n'en est pas encore fini de ce fichu 4x4 : la nuit en Afrique fait peur, on n'y entreprend rien, même pas descendre les affaires. Je refuse pour autant de rester dans la boîte à sardines et me réfugie sur le toit pour somnoler en attendant le lever du jour, calé entre une roue de secours et un vélo.

10 mars - Labé

Je quitte le radeau de la méduse aux premières lueurs et téléphone à ... merde, à qui d'ailleurs, j'ai même pas son prénom. Juste un n° de téléphone noté sur un petit bout de papier dans mon carnet. "Allô ? ... Bonjour, je suis Guillaume MADEC, le fils des amis de Marie-Paule, la dame qui loge à Bordeaux le petit frère de votre épouse !" Heureusement que le Hady en question a prévenu sa sœur de mon arrivée. Une incompréhension m'amène à la mosquée en compagnie de l'Imam entouré de ses fidèles (après cette nuit de prières à l'occasion du Maouloud, la fête en l'honneur de l'anniversaire du prophète) ! Puis je retrouve mes nouveaux hôtes qui, me voyant hagard et couvert de latérite, m'invitent généreusement à manger un bout, me laver et me reposer. Au réveil, vers 13h30, je fais plus ample connaissance avec Alpha et Fatoumatou, leur petite fille Hadja et leur bonne Ousmanie (de 12 ans ...). Alpha, le chef de famille est un descendant de Karamoko Alpha Mo Labé. Cet homme né en 1692 avait fait ses études islamiques dans le Macina Malien et le Fouta Toro Sénégalais avant de rentrer au Fouta Djalon combattre l'idolatrie. De force, par la Djihade, il convertit tous les chefs animistes, crée la "Confédération islamique du Fouta Djalon", en devient le premier Almamy, organise les contrées en "diwal", fonde Labé vers 1755 et y construit la Grande mosquée. C'est sur ce terrain que je loge, attenant à l'imposant édifice religieux.
Je fais également connaissance avec Lamarane "Gallas", le jeune cousin qui me sert de guide pour partir à la découverte de Labé. 3 heures passées à sillonner une ville plutôt agréable : joli marché, larges rues baignées de vendeuses de jus de bissap ou de beignets, et des maisons presque européennes avec leurs toits 4 pentes, leurs terrasses et leurs murs en briques. Surtout, la ville semble construite dans la forêt : du promontoire où se situe la maison de mes hôtes, on a presque l'impression d'un village méditerranéen baignant dans la garrigue. "Gallas" me montre son lycée, son stade de foot, son repère de potes ... et me ramène en concluant la journée par un truculent : "Eh ben aujourd'hui, on peut dire que tu as bien piétiné !". Je le retrouve un peu plus tard pour la soirée Ligue des champions dans un "vidéo club" à 1.000 GNF l'entrée. Le panneau annonce à la craie le programme des matchs suivi d'un "Ne ratez pas ça : ça va disjoncter !". 50 ados s'y entassent dans 20 m² qui suivent Liverpool-Madrid et les matchs suivants comme s'ils étaient au stade et s'enflamment, notamment aux buts du Ghanéen Michael Essien ou de l'Ivoirien Didier Drogba. Jusqu'à ce que, comme annoncé, une panne de courant fasse disjoncter la retransmission ! Rien que de très classique ici, où le courant ne démarre qu'au plus tôt vers 19h. Moi, je découvre une soirée Champion's League sans Kro, chips ni pizza.

11 mars - Mali-ville

Je décolle à 8h avec mon petit sac à dos pour une escapade de 2 jours au sommet du Fouta Djalon. Je me rends compte que le "minimum syndical" à emporter avec moi diminue de plus en plus (1 T-shirt pour la nuit, 1 brosse à dents, 1 couteau suisse et ma lampe frontale suffisent désormais). Je passe 5 minutes à expliquer à Ousmanie de prévenir ses patrons, déjà partis bosser, que je ne rentrerai que le lendemain soir. Elle dit oui à chacun de mes mots : elle ne capte rien. A la gare routière de Daka située à 2 Kms de Labé, la voiture pour Mali-ville est à moitié pleine, ce qui me laisse le temps d'aller petit-déjeuner au marché. Une femme me sourit et me tend un jus de bissap : la veille, elle n'en avait plus de frais à m'en vendre. 100 GNF (0,15€). 3 oranges pelées devant moi. 500 GNF (0,75 €). Un Nescafé. 250 GNF (0,37€) la dose individuelle. Une 1/2 baguette à 500 GNF et une petite dose de beurre à 200 GNF : ça me fait un petit-déj' complet à 2,30 € que je prends attablé avec 2 Sénégalais qui vendent du café touba en thermos. A mon retour au taxi collectif, je suis pris à témoin d'une violente joute verbale entre un homme qui sourit en traitant un groupe de "captifs", de "nomades", ... Pourtant, ce genre de scène ne dégénère jamais. Au contraire, aussi étrange que celà puisse paraître à nous Occidentaux, c'est une séance cathartique de "cousinage à plaisanterie" qui sert à rappeler les liens qui unissent la tribu du 1er (les Diakhanké) à l'ethnie des seconds (les Peuls). Les Peuls ont en effet adopté en les islamisant les Diakhanké à l'époque de l'Etat théocratique du Fouta Djalon (XVIIIème). Depuis, ils leur doivent assistance, en échange de quoi les Diakhanké, leurs "captifs", chantent leurs louanges en tant que griots. Heureusement que j'ai lu du Amadou Hampaté Ba pour décoder ces rites typiquement africains. A l'évocation de ce nom, Barry Boussouriou, un jeune qui attend également le taxi (il se rend saluer sa famille suite à un décès) et avec qui je viens de faire connaissance, s'écrie avec émotion : "Amadou Hampaté Ba ? Personne n'illustre mieux que lui cette fameuse phrase dont il est l'auteur : "En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle". J'ai reçu la même éducation Peule que lui et les conseils que lui prodigue sa mère lorsqu'il quitte Bandiagara à la fin d' "Amkoulèle ...", ce sont exactement ceux que ma donné ma mère 1 mois avant de mourir quand j'avais 13 ans !". Waouh ... Barry possède une licence de socio, un français parfait ... et un CDD de 6 mois d'un job sans qualification. Il passe tout le trajet à lire mon livre de Tierno Monénembo, m'éclairant au passage de ses explications historiques sur la complexe organisation sociale et politique du Fouta Djalon d'avant la colonisation française en 1897. Et il a eu le temps de bien l'avancer, ce roman : à 40 Kms de Labé (mais plus d'1 heure déjà), le chauffeur nous laisse en plan au bord de la route (panne mécanique). 3 heures passent avant qu'un collègue à lui nous récupère ... et ne crève une roue 40 Kms plus loin. 2 heures pour réparer et plus d'1 heures pour parcourir les 40 dernières bornes. Ah non, 39 : à l'entrée de Mali-ville, une côte trop raide pour le moteur nous contraint à finir à pieds. Au total, 12 heures pour effectuer 120 Kms. De mieux en mieux ... Le pire, c'est que je ne peux pas dire que la journée fut désagréable : au premier arrêt, je me suis fait invité par l'instit' du village à goûter mon premier tô du voyage (un plat d'aspect répugnant, fait à base de farine de manioc trempée dans une sauce verdâtre gluante, mais pas franchement mauvais) avant de prendre de belles photos dans une concession où j'avais demandé une tasse d'eau chaude pour diluer ma dose individuelle de Nescafé, et à la seconde pause technique, j'ai bouquiné tranquilou au soleil couchant. Arrivé à Mali-ville, Barry me trouve un cousin qui m'amène à l'arrière de sa moto à l'auberge Indigo, puis son gérant m'amène chez son oncle voir la fin de Barça-Lyon. Tout le quartier est regroupé devant la TV, un objet qui occupe une place centrale dans les foyers Africains qui en possèdent et joue un rôle social primordial. En observant les vieilles femmes qui elles aussi suivent religieusement dans ces hauteurs du Fouta Djalon les exploits de Thierry Henry sur Canal Sat, je songe à un mail de Xavi reçu la veille qui évoquait l'inexorable uniformisation des modes de vie.
Il n'y a pas de moustiques ici (je suis à plus de 1.40 mètres d'altitude), mais je déploie tout de même la moustiquaire qui fait office de cocon protecteur contre l'énorme araignée au-dessus de mon lit et les blattes en-dessous.

12 mars - Retour à Labé

Le soleil levant est presque aussi beau que la veille au soir, lorsqu'il se drapait dans ses teintes orangées pour se coucher dans les brumes du Mont Lansa. Aller-retour au village pour avaler un sandwich omelette puis cap sur le Mont Loura et sa formation rocheuse appelée "Dame du Mali" : 3h30 d'une ballade au pas de course pour arriver avant midi à la gare routière. Peine perdue : trop tard pour la dernière voiture pour Labé. Par contre, j'ai gagné 3 ampoules à courir sur les cailloux. Pas question de rester là une nuit de plus : les belles cascades des environs sont à sec en cette saison et j'ai promis à mes hôtes de rentrer ce soir à Labé. Le taxi collectif me propose de me ramener si j'achète les 7 places. Soit 150.000 GNF, 23 €. Je préfère tenter ma chance en stop en m'installant à la sortie de la ville, en achevant mon roman l'ombre d'un manguier. 1h30 plus tard, mon bouquin plié, aucune voiture n'est passée. Je m'interroge longuement : 23€, qu'est-ce-que c'est ? Seulement un aller simple Bordeaux-Bayonne en train, ou un repas complet dans un resto honnête. Mais c'est aussi la moitié d'un salaire Guinéen moyen, ou un sac de riz de 50 Kgs qui fait vivre une famille pendant 3 semaines. Dois-je faire en fonction de mon niveau de vie qui me le permet ou en fonction de ce que ça représente pour les gens que je côtoie ? Je rentre au village et fais courir l'info selon laquelle un Toubab cherche à rentrer à Labé. Peu après, un taxi-moto se présente à moi. 90.000 GNF (14 €). J'hésite (pas de casque, risque de problème mécanique, perspective peu réjouissante de passer 3h30 - dans le meilleur des cas - accroché à l'arrière d'une 125 cm3) avant d'accepter en me disant que c'est, avec la montgolfière et la trottinette, le seul moyen de transport que je n'ai pas encore utilisé depuis 4 mois que je suis en Afrique. Et puis depuis Kédougou, je me rends compte que c'est de loin le mode de déplacement le mieux adapté ici. J'avais rêvé d'un voilier en Casamance, je rêve ici d'une moto pour découvrir le Fouta. Bonne pioche, j'arrive à Labé sans incident à l'issue d'une agréable course au soleil couchant.

13 et 14 mars - Labé

Je reste tranquille le13, passant une bonne partie de la journée au cyber.
Le 14, je pars à Poréko situé à 6 Kms de Labé pour rendre visite à la famille de Hady. Je fais le tour des 5 maisons de la concession familiale, distribue un nombre incalculable de "ça va ? ça va bien ? la famille ? la santé ? ..." à tous les oncles, cousins, arrière-grands-neveux ... qui chacun me souhaite bien des choses, ainsi qu'à ma famille, et me demande de le prendre en photo pour la porter à Hady à mon retour à Bordeaux.

Ah oui, faut que je vous raconte le loto Guinéen vu à la TV. D'abord, il y a une sorte de sèche-cheveux qui souffle sur les billes numérotées. Un énorme Black qui ne sourie jamais essaie d'attrapper celles qui arrivent à s'échapper par le trou fait dans la planche en carton et les tend à la présentatrice. Elle arbore une magnifique robe rose bonbon, et passe son temps à répéter les n° inscrits sur les billes. Là, le caméraman (un vidéaste amateur) essaie de zoomer sur la bille pour qu'on identifie le n°, sauf qu'il ne parvient jamais à faire la mise au point sur la bille et comme il fait ça caméra sur l'épaule, ça donne le tournis. A la fin, le Monsieur muscle part débrancher le sèche-cheveux pour qu'on entende la potiche redire tous les n° gagnants ...


15 mars – Dalaba
Après 2 heures de taxi brousse, j’atteins Dalaba qui se révèle être une très agréable étape. Je descends « Chez Koffi » et me rends au minuscule Office de Tourisme où j’achète un livret touristique fort intéressant sur la région réalisé par un Français ayant résidé ici avant de tomber sous le charme d’une Peule et de la ramener en France (je le comprends très bien : elles sont grandes, fines et ont un magnifique teint cuivré). C’est jour de marché : une animation bruyante, colorée et odorante règne sur le quartier de la mosquée. Sur les stands riquiqui à même le sol, de nombreux légumes (tomates, carottes, pommes de terre, oignons), quelques fruits (oranges « en pagaille », bananes et de gigantesques papayes), des sacs de riz, des brouettes de sel en vrac, des savons artisanaux et de l’huile de palme dans des bouteilles de Coyah (la marque de l’eau minérale) recyclées. Un pur marché africain où règne un joyeux bordel. Après un sandwich à l’omelette et un Nescafé au lait concentré, j’attaque vers 14h l’excursion du « Pont de Dieu ». La chaleur est rendue supportable par une douce brise et l’ombre des manguiers. La ballade est hyper agréable, dans des paysages surprenants alternant pinèdes, bambouseraies et forêt tropicale. Ainsi que des jardins potagers familiaux le long du petit cours d’eau dont je remonte le cours jusqu’à une petite cascade formant un bassin. J’y ai trouvé l’eau si claire que je m’y suis baigné. A poil. Parce que c’est plus rigolo. Au-dessus, le pont naturel de 4-5 mètres creusé par la rivière. Sur le retour, j’aperçois 2 gamins au sommet d’une épaisse végétation : ils sont en train de cueillir des oranges et m’en lancent une que je déguste aussitôt. Forcément la meilleure que j’ai jamais mangée. Je croise en rentrant à Dalaba toutes les femmes qui reviennent du marché le panier sur la tête. En ville, je visite le « quartier des chargeurs » où les colons venaient faire des cures au bon air des montagnes. S’y trouve la villa Sili construite en 1936 par le Gouverneur de l’époque et devenue la maison de vacances de ses successeurs. De la terrasse, un magnifique coucher de soleil sur les plateaux vallonnés du Fouta Djalon. A côté, la case à palabres qui abritait les réunions entre les chefs de canton hérités de l’Etat théocratique et les autorités coloniales. En rentrant à l’hôtel, je longe la maison où vécut Myriam Makeba, la grande chanteuse Sud-africaine de l’apartheid décédée en novembre dernier, qui avait trouvé refuge ici à l’invitation de Sékou Touré. Quand je vois la beauté des paysages, l’héritage des architectures coloniales et la richesse de la culture Peule, je me dis que c’est un beau gâchis que de ne pas pouvoir attirer davantage de touristes pour cause d’instabilité politique. Je n’ai en effet croisé que de très rares Toubabs.


16 mars - Kouroussa

Départ de Dalaba à l’aube. Hier soir, j’ai eu la flemme de marcher jusqu’au centre dans la poussière à la frontale pour aller au concert organisé à la Maison des jeunes. Cette nuit, j’ai été réveillé à 3h du mat’ par la lumière quand le courant est revenu. Je croise les Lycéens qui vont en cours dans leur tenue brune avant qu’un taxi « clando » ne m’amène à Mamou à travers les jolis plateaux vallonnés et arborés. Là, problème : le distributeur de billets est en panne : après avoir « coupé le billet » pour Kankan et avalé un Foscao dilué dans du lait concentré, je n’ai plus un seul franc Guinéen. Le gars du Syndicat des transporteurs qui m’avait trouvé un moto-taxi pour aller à la Banque BiCiGui et que je retrouve en revenant bredouille et à pieds me donne 2.000 GNF « pour acheter au moins de l’eau et un bout de pain sur le trajet. T’aurais fait ça si ça avait été moi alors c’est normal, hein ? ». Après être allé « carburé », la vieille Peugeot 505 décolle vers midi … pour un « 300 Kms haies ». D’abord un premier barrage de police qui se lève qu’au bakchich du chauffeur, puis un second avec la même punition.Dans la descente de Dabola, on retrouve le taxi de la veille dans le fossé. Un fossé-cimetière pour le commis de 18 ans qui voyageait sur le toit. Notre chauffeur passe 3 heures à réparer la direction de la voiture en carafe. J'ai proposé mon aide pour la remettre sur la route mais la place du Blanc, c'est avec le vieux, les femmes et les enfants à l'ombre. Et à la fin, on vient me remercier (et moi seul) d'avoir patienté. Dois-je considérer celà comme la marque d'un sentiment inconscient de déférence naturelle à observer par principe aux Blancs ou comme la politesse dûe à un étranger ? Puis c'est à notre tour de connaître les pannes. La femme derrière moi me traduit le propos du chauffeur : "Le moteur bout" ! Ah oui, une belle dose de vapeur d'eau sort du capot. Tous les 5 Kms, le chauffeur rajoute des liotres d'eau dans le circuit de refroidissement. Puis c'est la boîte de vitesse qui se bloque. Qu'à celui ne tienne : elle est démontée puis remontée, bloquée en 3ème. La boîte automatique vient d'être ré-inventée sous mes yeux. Mais après 20 Kms, le moteur donne des signes (et des bruits) de fatigue qui font penser à des râles. Changement de bougies. Tout ça sur une route (la RN1 qui relie les 2 plus grandes villes du pays) truffée de nids de poules, voire d'autruches, qui me rappellent la seule route goudronnée du Mozambique remontée avec Fred et Xavi depuis l'Afrique du Sud en novembre 2007. C'est sur un dos d'âne à l'entrée de Kouroussa à 22h que la Peugeot rend l'âme, fumante, grillée. J'ai toujours mes 2.000 GNF de ce matin en poche : on ne s'est pas arrêté déjeuner et on m'a offert sur la route une bouteille d'eau et une orange. Je me suis nourri de la lecture, d'une traite, du réjouissant "Petit traité sur l'immensité du monde" de Sylvain Tesson que m'avait offert Thibaut à Dakar en échange d' "Amkoulèle ...".Comme l'avait prédit mon devin-donateur, j'achète de l'eau et une demi-baguette que je fourre de sardines (j'achète toujours une boîte de sardines avant de m'enfoncer en brousse : en Mauritanie, elles avaient égayé les pâtes à l'eau de mes amis chameliers et ce soir dans la ville naissance de Camara Laye, l'auteur de l'autobiographie "Lenfant noir", elles feront office de seul repas du jour). De retour à la 505, je reçois le verdict du chauffeur : "la voiture est un peu en panne, là. Il faut changer le joint de classe. Demain". Bon, 350 Kms en une seule journée : j'ai été bien ambitieux, moi ! Mais j'ai beau essayer de la jouer roots, pas envie de dormir dans la voiture ou à même le sol comme mes autres compagnons d'infortune. Il me faut trouver un vrai lit, et pour ça un peu d'argent. De fil en aiguille, je tombe sur "Zidane" qui peut changer mes euros mais qu'à partir de 50€ car c'est la coupure minimum avec laquelle il règle son abonnement à Canal Sat qui lui sert ensuite à diffuser des films dans les 3 salles de son Vidéo club. Je ne veux pas craquer mon seul billet de 50€ alors je lui propose de changer 15€ à un taux très avantageux pour lui, histoire pour moi d'avoir de quoi tenir jusqu'à Kankan. Surpise : il fait la grimace. Il m'explique qu'il aurait bien voulu si ça ne tenait qu'à lui mais il y a Dieu qui regarde et il ne sera pas content s'il le voit me voler de la sorte ! Heureusement, je retrouve mes Francs CFA que je change sans souci et qui me permettent de m'offrir une bière bien méritée puis une douche (au seau, bien sûr, mais j'ai fait de nets progrès : un 1/2 seau me suffit amplement désormais) et une nuit dans une petite auberge où m'accompagne "Samuel Etoo". Malgré l'heure avancée, la chaleur reste "ardente", comme ils disent : j'ai quitté les hauteurs verdoyantes du Fouta pour retrouver un paysage et un climat Sahéliens.


17 mars - Kankan

Je retrouve à 7h30 la 505 désossée. Désormais pété de thunes, j'offre la tournée générale de petit-déj' à mes collègues passagers pour me disculper de les avoir laissé à leur triste sort cette nuit. J'apprends à jouer au Sudoku à un jeune qui m'ensigne en échange quelques mots de Malinké (j'arrive en pays mandingue). La voiture repart ... pas pour longtemps : au bout de 10 Kms, le moteur rend l'âme. Même scène répétée 20 fois hier à regarder le chauffeur triturer sous le capot. Peine perdue, on change de véhicule et la R21 qui nous récupère démarre. Ou tente de démarrer ! Pas un bruit quand il tourne la clé ... Je suis maudit ! Mais après avoir appuyé sur quelque chose sous le capot et connecté 2 fils électriques sous le volant, ça part. Deux beaux clins d'oeil à l'aventure : une stèle marquant le passage de René Caillé en 1827 puis le franchissement du mythique Niger qui prend sa source quelques dizaines de kilomètres en amont. Water Music ... Arrivés dans les faubourgs de Kankan, une panne d'essence nous permet de dépasser symboliquement la barre des 24 heures pour ce trajet Mamou-Kankan de 300 Kms. Soit du 12,5 Kms/h de moyenne. Record battu !
Kankan est une très agréable ville universitaire dont les rues principales sont bordées de part et d'autres d'énormes manguiers. Je descends à la pension de la Mission catholique puis me rends à la Gendarmerie dans l'espoir (très vague) d'obtenir un laisser-passer pour me rendre au Mali. J'avais aucune envie de perdre 3 jours à faire l'aller-retour à l'ambassade du Mali à Conakry. Aux innocents les mains pleines : le Commissaire de la Sécurité Nationale me procure ça en 10 minutes. Pire : je le négocie à 10.000 GNF (1,5 €) ! J'ignore ce que peut bien valoir un papier d'un flic Guinéen pour traverser la frontière Malienne, mais je suis content de mon coup. On verra bien demain ...


En passant le reste de la journée à me ballader puis la soirée à manger un poulet aux bananes en sirotant 2 bières, je me dis qu'il fait vraiment bon vivre ici. J'aurais fait mon voyage dans le sens inverse, je me serais permis davantage qu'une simple nuit ici. Mais je dois partir pour Bamako, le temps commence à presser sérieusement. Au total, ça aura fait 10 jours en Guinée. Bien trop peu pour porter un jugement d'ensemble. Mais c'est vraiment dommage que l'instabilité politique empêche le passage de davantage de touristes. Et c'est pas prêt de s'arranger : quand je vois le nouveau Chef d'Etat, un militaire d'une quarantaine d'années, faire des discours fleuves tous les soirs à la TV en hurlant qu'il cèderait le pouvoir quand le peuple lui demandera, je ne sais pas pourquoi mais je me dis que c'est pas gagné ....